Quand l’art devient un levier de résilience climatique : entretien avec Baana Enono Arnaud

Quand l’art devient un levier de résilience climatique : entretien avec Baana Enono Arnaud

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Story detail:
Date: 14th August 2026
Type: Feature
Organisation: Grand Slam National
Countries: Cameroon, Africa

Partout au Cameroun, les jeunes utilisent l’expression artistique pour s’engager face aux défis environnementaux qui touchent leurs communautés. À travers le slam, le conte, le stand-up et l’artisanat traditionnel, le projet Urban Art 4 Climate a permis aux jeunes d’explorer les réalités du changement climatique tout en valorisant les savoirs locaux et les pratiques traditionnelles qui soutiennent activités génératrices de revenus locales.  

Mise en œuvre par Grand Slam National dans le cadre du programme « Knowledge-to-Action » (K2A) du CDKN, cette initiative accompagne des jeunes de Maroua, Bertoua, Douala et Kribi dans leur démarche afin de transformer la sensibilisation aux enjeux climatiques en actions créatives concrètes. Parallèlement à leur formation artistique, les participants se penchent sur les problèmes environnementaux qui touchent leurs communautés, comme la désertification ,la déforestation, la surpêche et la perte de biodiversité, tout en développant des compétences pratiques liées à la préservation de l’environnement et à des activités génératrices de revenus locales. Pour certains participants, ces activités ont également permis de générer de modestes revenus grâce à l’artisanat, aux expositions et aux performances artistiques, démontrant ainsi que l’action climatique peut être liée à la fois à la sensibilisation aux enjeux environnementaux et à des opportunités économiques.  

Dans l’entretien qui suit, Essia Guezzi, responsable des subventions du CDKN pour l’adaptation menée localement, échange avec Baana Enono Arnaud, coordinateur général d’Urban Art 4 Climate, sur la manière dont cette initiative mobilise l’art pour sensibiliser aux enjeux climatiques, valoriser les savoirs autochtones et créer des opportunités économiques pour les jeunes. Il revient également sur les enseignements tirés de cette expérience en matière de mobilisation des jeunes dans l’action climatique locale.  

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Grand slam
Credit: Grand Slam

 

 

EG : « Urban Art 4 Climate » utilise l’art comme levier de sensibilisation aux enjeux climatiques tout en soutenant les moyens d’existence des jeunes. Pouvez-vous nous présenter cette initiative et expliquer comment elle s’inscrit dans le travail plus large de Grand Slam National en faveur de l’adaptation menée localement ? 

BEA : Le projet offre aux jeunes une plateforme leur permettant de s’exprimer artistiquement et de contribuer à promouvoir des moyens de subsistance améliorés et résilients face au changement climatique. Grand Slam National reconnaît que les jeunes sont désireux et enthousiastes à l’idée de s’exprimer artistiquement. Le projet leur donne l’occasion d’utiliser cette expression artistique pour sensibiliser leurs communautés aux impacts du changement climatique et aux avantages liés à la pratique des métiers autochtones de préservation de l’environnement. L’objectif est que ces jeunes deviennent les ambassadeurs de ces pratiques durables et de ces connaissances climatiques, et qu’ils dialoguent avec leurs parents et les générations plus âgées au sujet de leurs pratiques traditionnelles. À leur tour, les parents apprennent également de leurs enfants. 

EG : Cette initiative a suscité un vif intérêt dès le départ. Comment la participation a-t-elle évolué, depuis les appels à candidatures initiaux jusqu’aux phases de formation plus intensives et de résidence ? 

BEA : Pour que les jeunes se sentent concernés par l’action climatique, ils doivent pouvoir s’exprimer sur leur propre environnement. Les appels à candidatures reflétaient cette philosophie. Dans quatre villes – Maroua, Bertoua, Douala et Kribi –, environ 800 jeunes âgés de 15 à 22 ans, scolarisés ou non, ont répondu à l’appel pour créer des slams, des contes et des spectacles de stand-up ancrés dans les réalités climatiques locales. 

Via nos présélections, le nombre de participants s’est rapidement réduit. Seuls 30 jeunes par ville ont été sélectionnés (sur 120 au total), en veillant à un équilibre délibéré entre les sexes (18 filles et 12 garçons par ville). 

Parmi ces groupes, seuls six jeunes par ville (quatre filles et deux garçons) ont intégré des résidences de formation pratique alliant création artistique et artisanat environnemental local.  

Ce processus de sélection a confirmé les limites structurelles des programmes artistiques de petite envergure et intensifs : alors que la demande était forte, un engagement profond ne pouvait être que sélectif. Créer des espaces d’action significatifs exige de la concentration et de l’intensité, mais cela limite inévitablement l’ampleur de l’initiative. 

Ces résultats confirment et remettent en question à la fois les hypothèses fondatrices de l’initiative. L’art a effectivement créé des espaces où l’action climatique semblait concrète plutôt qu’abstraite. La co-création a fonctionné, mais à un certain prix. Des liens avec les moyens de subsistance ont pu être établis, mais ils restaient fragiles. L’inclusion s’est étendue au-delà des individus pour englober les familles, mais elle a nécessité une négociation plutôt qu’une transformation. 

EG : L’un des aspects clés de l’initiative était de réunir les savoirs artistiques, environnementaux et autochtones. Comment ce processus s’est-il déroulé dans la pratique ? 

BEA : J’ai toujours rejeté l’idée selon laquelle les jeunes seraient des destinataires passifs de l’éducation au climat. Dès le début, j’ai considéré cela comme un processus de co-création, dans lequel les jeunes façonnent activement les connaissances climatiques plutôt que de simplement les recevoir. Les sessions de formation ont réuni des artistes professionnels, des praticiens de l’environnement et des détenteurs de savoirs autochtones. Alors que les informations climatiques et les compétences techniques étaient présentées par les formateurs, les jeunes se les sont appropriées et les ont enrichies de leurs propres expériences.  

Lors des ateliers de tressage de paille, par exemple, les expérimentations menées par les participants ont donné naissance à de nouvelles formes et utilisations, obligeant les formateurs eux-mêmes à s’adapter. L’apprentissage ne s’est pas fait dans un seul sens. Cependant, les résultats ont également mis en évidence certaines nuances : la co-création s’est avérée la plus forte au sein des petits groupes en résidence, tandis que les cohortes de formation plus larges se sont impliquées de manière plus inégale. La co-création s’est révélée possible, mais demandait un investissement important en temps et en accompagnement. 

EG : Pourquoi est-il important de relier l’expression artistique aux compétences pratiques et aux moyens de subsistance ? 

BEA : Je pense que l’art doit être lié à la pratique, aux compétences et aux moyens de subsistance pour avoir un impact réel. L’initiative a directement mis cette affirmation à l’épreuve. Au cours des résidences, les participants ont été formés au tressage de la paille et du bambou, à la fabrication de calebasses et de poteries, à la construction de fourneaux améliorés, aux pratiques de recyclage et aux techniques d’éco-construction ce qui a permis aussi à ces derniers d'être des acteurs exemplaires de la préservation de leur environnement . 

Des résultats économiques concrets ont effectivement été observés. À Maroua, 26 jeunes (dont 15 filles) ont trouvé un emploi à temps partiel ou obtenu un revenu modeste grâce à l’artisanat à base de calebasse, de poterie et de paille. À Bertoua, 15 jeunes (dont 9 filles), dont beaucoup n’étaient pas scolarisés dans le système formel, ont été employés à temps partiel dans des ateliers de raphia et de bambou, comblant ainsi les pénuries de main-d’œuvre laissées par la migration des jeunes. Des dispositifs similaires ont vu le jour à Douala et à Kribi, où les jeunes ont associé l’artisanat à des spectacles et des expositions. 

Ces revenus restaient toutefois modestes et irréguliers, insuffisants pour assurer à eux seuls une véritable stabilité économique.  Cela a permis d’alléger les pressions immédiates et a contribué à redonner une valeur économique à l’artisanat local, sans pour autant modifier fondamentalement la précarité économique des participants. L’initiative a confirmé que l’association de l’art et des compétences peut ouvrir des perspectives, mais elle a également révélé à quel point ces perspectives restent fragiles sans investissement durable, sans accès au marché et sans développement à grande échelle. 

EG : Quel rôle les spectacles publics et les expositions ont-ils joué dans cette initiative ? 

BEA : L’art engagé pour le climat nécessite des espaces physiques – non pas pour discuter, mais pour agir. Les spectacles publics et les expositions sont devenus une stratégie centrale pour mettre cette conviction à l’épreuve. Grâce à des tournées, l’initiative a touché plus de 700 membres de la communauté : environ 60 personnes par événement à Maroua, Garoua et Ngaoundéré ; 200 à Bertoua et Yaoundé ; 210 à Douala, Yaoundé et Kribi ; et environ 250 à Kribi et Yaoundé. 

J’ai remarqué que ces événements transformaient temporairement les espaces publics en lieux d’échange et de sensibilisation en associant spectacles, dialogues, démonstrations et expositions de produits. Le public ne se contentait pas d’assister aux représentations ; ils discutaient, posaient des questions et, dans certains cas, achetaient des produits. Cependant, si la visibilité et l’engagement étaient élevés, le suivi a été variable. Les démonstrations ont effectivement suscité des conversations et de l’intérêt, mais les changements de comportement les plus profonds sont apparus plus clairement au sein des familles et des réseaux de pairs qu’à l’échelle de l’ensemble des communautés. 

EG : L’égalité des sexes et l’inclusion sociale constituaient des objectifs importants de cette initiative. Quels enseignements avez-vous tirés concernant la création d’opportunités significatives pour les jeunes femmes et d’autres groupes souvent exclus ? 

BEA : L’inclusion des jeunes femmes a nécessité un important travail de dialogue avec les familles. Les résultats confirment que l’inclusion de genre n’a pas été obtenue uniquement grâce à des quotas. Bien que les femmes aient constitué la majorité dans de nombreux groupes, leur participation dépendait parfois de négociations avec leurs parents ou leurs maris, ce qui met en évidence la manière dont la marge de décision des jeunes femmes est façonnée par les dynamiques familiales. 

L’inclusion délibérée de jeunes non scolarisés, en particulier à Bertoua et à Maroua, a mis à l’épreuve l’inclusivité de l’initiative. Pour ces participants, même un revenu modeste et une reconnaissance publique revêtent une importance démesurée. Pourtant, il m’est apparu clairement que l’inclusion exigeait du temps, de la confiance et une sensibilité au contexte, autant de ressources que les projets axés sur les arts sous-estiment souvent. 

EG : Si vous deviez retenir une seule leçon, quelle serait-elle ? 

BEA : Je dirais que la leçon la plus concrète n’est pas que l’art à lui seul puisse assurer la résilience climatique, mais que les approches artistiques peuvent ouvrir des portes vers le dialogue, l’acquisition de compétences, de nouvelles compétences, quelques opportunités économiques et une évolution des regards. Que ces portes mènent à des parcours durables dépend moins de la créativité que de ce qui suit : le soutien, l’investissement et l’engagement à long terme envers les jeunes qui les franchissent. Cela répond au principal défi : le changement climatique est perçu comme lointain, abstrait et déconnecté des pressions immédiates qui façonnent la vie des jeunes. 

 

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Grand slam photo
Credit: Grand Slam

 Les réflexions de Baana montrent qu’impliquer les jeunes dans l’action climatique ne se résume pas à une simple sensibilisation. L’initiative « Urban Art 4 Climate » a démontré comment l’expression créative peut devenir un vecteur d’échange de connaissances, de développement des moyens de subsistance, de dialogue communautaire et de préservation de l’environnement.  

Si l’initiative a également révélé d’importantes limites, notamment les difficultés à déployer à grande échelle des approches artistiques intensives et à maintenir les opportunités économiques créées au-delà de la durée de vie d’un projet, elle a mis en évidence le rôle unique que la créativité peut jouer pour aider les jeunes à relier le changement climatique aux réalités de leur vie quotidienne. 

En associant pratique artistique, savoirs autochtones et actions climatiques adaptées au contexte local, cette initiative montre comment les approches menées par les jeunes peuvent contribuer à une adaptation locale participative, ancrée dans la culture et économiquement pertinente. Alors que les effets du changement climatique continuent de toucher les communautés à travers le Cameroun, ce type d’approches offre des enseignements précieux sur la manière de rendre l’adaptation plus accessible, plus engageante et plus pertinente pour la prochaine génération. 

Voir ici pour consulter la traduction anglais de cette interview

Pour en savoir plus sur Grand Slam, visitez la page sur leur projet K2A.