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AVIS: Changement climatique, genre et obstacles à l’adaptation des PME – Cas du Sénégal

Les contraintes sociales, financières et techniques affectent la capacité d’adaptation de la femme entrepreneure au Sénégal – selon Mamadou Diop, Chercheur associé à IED Afrique, Dakar-Sénégal. Cet article se fait part au série des articles qui présentent des idées au sujet du changement climatique et informent la session africaine au Sommet d’Adaptation (Climate Adaptation Summit), le 25 – 26 janvier 2021. Lire cet article en anglais.

En Afrique où les effets du changement climatique se font déjà sentir, les femmes font partie des catégories les plus vulnérables aux impacts de ce phénomène, du fait de leurs rôles et des responsabilités déterminés par la société. Elles sont désavantagées lorsqu’il s’agit de se préparer face au changement climatique et de trouver les réponses aux conséquences de celui-ci.

Au Sénégal, la vulnérabilité des principaux secteurs de développement s’accompagne d’une vulnérabilité accrue des populations qui en dépendent. Ce faisant, les femmes qui constituent 52% de la population et s’activent en milieu rural dans ces secteurs, sont ainsi placées dans des positions de vulnérabilité amplifiées par leur statut de mères et de responsables du bien-être de la famille.

Malgré cette vulnérabilité plus accrue que celle des hommes, les femmes au Sénégal, multiplient les initiatives pour mieux s’adapter au contexte socio-économico-écologique en diversifiant les activités génératrices de revenus. Ainsi, elles s’adonnent de plus en plus à l’entrepreneuriat à travers la création de petite ou moyenne entreprise (PME), reposant sur diverses activités comme le maraîchage, la transformation de produits agricoles et d’élevage, etc. Toutefois, leur caractère entreprenant est handicapé par un contexte socio-économique et écologique marqué par le changement climatique dont la fréquence et l’intensité des évènements en zone semi-aride font que son impact sur des PME peu résilientes, ne fait guère de doute.

Des femmes entreprenantes mais des PME vulnérables face aux évènements climatiques

En zone semi-aride du Sénégal, les PME des femmes appartiennent essentiellement à des secteurs peu productifs et en rapport avec les ressources naturelles. Ce faisant, ces PME restent caractérisées par une très grande précarité et une vulnérabilité accrue au changement climatique. Ainsi, notre étude a révélé que 90,03% des femmes propriétaires de petites entreprises ont déclaré avoir été touchées par des événements climatiques extrêmes au cours des dernières années. Les évènements les plus cités sont : le déficit pluviométrique (40,48%), les pluies exceptionnelles (30,95 %), les chaleurs extrêmes (16,67 %) et les inondations (7,14 %).

Des obstacles nombreux malgré la volonté de s’adapter

N’ayant pas forcément la même capacité d’action et d’adaptation que les hommes entrepreneurs, les femmes détentrices de PME sont confrontées à plusieurs obstacles liés, d’une part, à l’environnement socio-culturel, l’accès aux financements et, d’autre part, à l’environnement politique, économique et institutionnel dans lequel elles évoluent.

  • Des croyances et des constructions sociales antérieures au statut d’entrepreneure

Au Sénégal les rapports sociaux de genre sont défavorables aux femmes du fait d’un ensemble de croyances et de constructions sociales qui veut que la femme soit épouse, mère, etc. avant d’être entrepreneure et qui la confine souvent dans la sphère familiale. Plusieurs femmes (dans l’étude) ont vu leur PME mise en péril du fait essentiellement de l’aliénation culturelle et du pouvoir du mari. Ainsi, les femmes se trouvent des fois obligées de déménager leur entreprise pour suivre le mari qui peut être, dans le cadre de ses fonctions, muté dans une autre ville.

En outre, les nombreuses charges familiales et sociales supportées par les femmes constituent aussi un lourd fardeau pour la performance de leurs PME dans un contexte de changement climatique. Déjà, il a été constaté une tendance chez la femme entrepreneure à l’utilisation de la maison comme local pour l’unité économique ou à s’implanter non loin du domicile.

Ceci résulte essentiellement du rôle primordial de la femme dans la vie de la famille et sa volonté de concilier obligations professionnelles, sociales et familiales. En plus de ces nombreuses charges qui occupent une bonne partie de leur temps, les femmes utilisent leurs revenus (parfois intégralement) pour l’alimentation, la santé et l’éducation de leurs enfants. Autrement dit, les revenus de la PME servent en priorité à subvenir à des besoins cruciaux de la famille au détriment de l’investissement dans l’innovation technologique et la modernisation de l’unité économique.

  • Un financement micro et difficilement accessible

Dans les zones semi-arides du Sénégal, l’une des principales contraintes des femmes entrepreneures demeurent l’accès à des fonds importants pour financer les différentes mesures de réduction des risques climatiques et le développement de leurs entreprises. Malgré le fait que 19,57% des femmes disent utiliser l’obtention d’un prêt comme réponse aux effets du changement climatique, 69,57% des femmes interrogées le considèrent comme étant un obstacle pour le déroulement normal des opérations de production et le niveau de contractualisation de prêts demeure encore très faible chez les PME détenues par les femmes. Déjà 42,31% de ces prêts sont contractés auprès de la famille ou des amis. Seuls 26,92% ont été contractés au niveau des institutions de micro-crédit ou des banques commerciales.

Cette faible contractualisation avec les banques et institutions de micro-crédit est liée à certaines considérations sociales et réglementations qui empêchent aux femmes entrepreneures d’avoir accès au crédit surtout à des financements consistants. D’abord, les femmes entrepreneures ont des difficultés à fournir aux institutions financières les garanties nécessaires. Très souvent, du fait de barrières juridiques et culturelles, la femme qui veut solliciter un crédit n’est ni propriétaire de terrain, ni de maison, ni de tout autre élément de garantie adapté aux exigences des services financiers. Ensuite, les faibles montants des prêts et le taux élevé des intérêts (7 à 13%) constituent des obstacles supplémentaires à l’accès des femmes au financement de même que les frais des procédures administratives.

  • Des services et ressources essentiels pour l’adaptation mais indisponibles

Pour les femmes entrepreneures, s’adapter au changement climatique nécessite aussi l’accès à plusieurs services et ressources. Ces derniers devant leur permettre de planifier et de développer des mesures d’adaptation plus efficaces notamment des informations et des connaissances probantes mais aussi des capacités, des compétences et un budget conséquent. Cependant, elles sont confrontées à plusieurs obstacles qui les empêchent de prendre les mesures idoines pour répondre aux risques climatiques futurs à savoir : (i) le manque de connaissance concernant les impacts du changement climatique et leur pertinence pour la PME ; (ii) la difficulté dans l’identification de mesures efficaces ; (iii), le manque de données climatiques pertinentes ; (iv) le manque de compétences au sein de l’entreprise, et ; (v) la limite budgétaire.

  •  Un appui insignifiant face aux nombreux risques climatiques

Malgré le dispositif institutionnel d’appui mis sur pied, près de 96% des femmes interrogées soutiennent n’avoir reçu aucun appui financier, matériel ou technique de la part de l’État, des collectivités territoriales ou d’un quelconque partenaire pour faire face aux impacts des conditions climatiques. En effet, selon les femmes, la plupart des services offerts par les structures d’encadrement et d’appui de l’État ne sont pas relativement accessibles pour les PME des zones semi-arides. Les rares représentations de ces structures à l’échelle locale souffrent de plusieurs reproches de la part des entrepreneurs locaux (caractère non fonctionnel, procédures complexes, appuis politisés, etc.). Quant aux femmes entrepreneures, si elles ne sont pas victimes de préjugés ou de chantages politiques (appartenance à un mouvement de soutien), elles sont le plus souvent obligées d’être en groupement pour bénéficier de certains appuis.

Accélérer une adaptation efficace des femmes entrepreneures au changement climatique

Plusieurs mesures incitatives peuvent favoriser la création d’un environnement favorable pouvant contribuer à relever les déficits structurels et les obstacles qui limitent la capacité d’adaptation des femmes entrepreneures.

Il s’agit essentiellement:

(i) d’un environnement des affaires plus sensible au genre,

(ii) l’accès à l’information et la formation sur les menaces et les opportunités du  réchauffement climatique et sur les outils leur permettant de le prendre en compte,

(iii) la facilitation de l’accès aux financements des institutions bancaires et l’accroissement des capacités des PME à capter les financements liés au climat pour accompagner les initiatives des femmes entrepreneures dans le souci d’une meilleure prise en compte de la dimension changement climatique dans leurs modèles d’affaires.

Pour ce faire, l’État à travers les différentes structures d’appui de même que les collectivités territoriales ainsi que leurs différents partenaires, doivent s’attacher à faire évoluer les normes et les déséquilibres de pouvoir entre les genres dans le domaine de l’entrepreneuriat au Sénégal  – afin de lever les contraintes sociales, financières et techniques qui affectent la capacité d’adaptation de la femme entrepreneure et d’améliorer sa résilience.

Photo: Sénégal du nord, Falik.

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